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La boussole et l’horloger : Et si l’IA nous poussait à réhabiliter notre cerveau droit?

Joëlle Vincent

On a longtemps popularisé le cliché : certains seraient « cerveau gauche » (logiques, analytiques) et d’autres « cerveau droit » (créatifs, intuitifs). Cette idée séduit, car elle est simple et flatteuse. Mais elle est fausse — ou du moins trop simpliste.

Les neurosciences modernes montrent que les deux hémisphères coopèrent en permanence dans presque toutes nos activités. Pourtant, il existe bien deux styles d’attention distincts, et c’est là qu’intervient la pensée du psychiatre et philosophe britannique Iain McGilchrist.

Deux hémisphères, deux manières d'habiter le réel

Dans The Master and His Emissary (2009) et The Matter with Things (2021), McGilchrist explique que les deux hémisphères ne se différencient pas par leurs contenus (raison vs créativité), mais par la façon dont ils portent leur attention :

  • L’hémisphère gauche découpe, analyse, catégorise, contrôle. Il veut maîtriser.
  • L’hémisphère droit relie, perçoit les contextes, ressent le vivant, donne du sens. Il veut comprendre dans sa globalité.

On pourrait dire que le gauche fabrique des cartes détaillées ; le droit garde le contact avec le territoire vivant.

Quand notre monde se gauchérise

Pour McGilchrist, notre civilisation moderne est hypertrophiée du côté gauche. Nous valorisons la mesure, l’efficacité, le contrôle, la prévisibilité. Cette approche a permis d’immenses progrès technologiques… mais au prix d’une perte de sens, de lien et de respect du vivant.

Nous avons besoin des deux styles, mais nous avons laissé le gauche prendre le pouvoir. Et aujourd’hui, l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle risque d’amplifier cette dérive.

Si l'IA avait un cerveau, il serait "gaucher"

Les modèles d’IA sont conçus pour :

  • découper d’immenses quantités de données,
  • analyser, prédire et optimiser,
  • résoudre des problèmes techniques de façon rapide et efficace.

En d’autres mots, l’IA est l’horloger parfait.
Mais il lui manque quelque chose d’essentiel : la boussole.

Elle n’a pas de ressenti, pas de sens du sacré, pas d’attachement à la vie. Elle ne voit pas la forêt ; elle compte les arbres.

Le style "boussole" : le cerveau droit

Chez certains humains, ce style domine encore.

Traits :

  • Vision globale, intuition, empathie incarnée.
  • Capacité à relier des idées éloignées.
  • Tolérance à l’ambiguïté et à l’incertitude.
  • Recherche de sens et de cohérence profonde.

Forces :

  • Créer du lien et de la coopération.
  • Voir émerger les tendances avant qu’elles soient visibles.
  • Inventer de nouveaux récits et de nouvelles trajectoires.

Défis :

  • Risque de se perdre dans la complexité.
  • Difficulté à traduire l’intuition en plans concrets.

Archétypes :

La tisseuse, qui relie les fils épars pour tisser une toile de sens.

La boussole, qui indique le cap même quand les cartes manquent.

Le style "horloger" : le cerveau gauche

D’autres fonctionnent surtout avec le style gauche.

Traits :

  • Analyse, rigueur, logique, recherche de certitude.
  • Confort avec les procédures, les règles, les chiffres.

Forces :

  • Clarifier, structurer, sécuriser l’exécution.
  • Apporter précision et efficacité.

Défis :

  • Risque de fragmenter la réalité.
  • Difficulté à voir le vivant et le sens derrière les données.

Archétypes :

Le cartographe, qui trace des cartes précises, mais parfois déconnectées du terrain.

L’horloger, qui ajuste chaque rouage avec soin.

L'enjeu : retrouver l'équilibre

Personne n’est 100 % “droitier” ou “gaucher” du cerveau. Et aucun style n’est supérieur.
Mais le déséquilibre est dangereux :

  • quand le gauche domine seul, on perd la profondeur, la nuance et le lien,
  • quand le droit agit seul, on manque de clarté et d’ancrage.

C'est aussi vrai dans les organisations lorsqu'on a un.e dirigeant.e qui est plus l'un (visionnaire), ou plus l'autre (intégrateur/trice), mais ça, c'est le sujet d'un autre article!

L’idéal est que le droit garde la vision et que le gauche exécute.
Et c’est précisément ce que l’IA risque d’inverser.

Le risque d'un monde dominé par le gauche artificiel

Si nous déléguons de plus en plus nos décisions à des IA ultra-rationnelles, nous risquons :

  • une société hyper-efficace mais vide de sens,
  • des décisions froides, déconnectées de l’expérience humaine,
  • une incapacité à anticiper les crises systémiques (climat, biodiversité, tensions sociales) qui exigent intuition, empathie et imagination.

Bref : tout fonctionnerait parfaitement… jusqu’à ce que tout s’effondre.

Le rôle irremplaçable du cerveau droit humain

Face à cette montée du gauche artificiel, les humains conservent un atout unique :

  • l’empathie incarnée,
  • la vision systémique,
  • le sens du sacré,
  • la créativité profonde.

Ces qualités “droitières” ne sont pas programmables. Elles émergent d’un corps vivant, d’une conscience située, d’un lien direct au réel. Et elles deviennent encore plus vitales dans un monde piloté par des systèmes froids.

Plutôt que de chercher à rendre l’IA “humaine” (les avancées sur le développement d'une IA Générale ou une Super IA donnent froid dans le dos quand on s'y attarde), nous pourrions accepter ce partage :

  • IA = l’horloger : données, rigueur, exécution.
  • Humains = la boussole : vision, valeurs, sens, imagination.

L’enjeu n’est pas de rivaliser avec l’IA sur son terrain (c'est trop tard), mais de préserver ce qui la dépasse : le vivant, le lien, la capacité à aimer.

Une question à se poser collectivement

Et si nous assumions que l’IA sera toujours “gaucherisée”, quelle place voulons-nous redonner à notre cerveau droit?
Comment, dans nos organisations, nos territoires, nos vies personnelles, pouvons-nous cultiver cette vision globale, empathique et créative qui seule peut nous guider dans l’incertitude?

Car peut-être que le véritable défi de l’ère de l’IA n’est pas de devenir plus intelligents…
mais de redevenir profondément humains.


Et vous? Êtes-vous plutôt Boussole ou Horloger?

Style Boussole (hémisphère droit)

  1. Je préfère comprendre la vision d’ensemble avant de me plonger dans les détails.
  2. J’ai souvent des intuitions qui se révèlent justes, même sans explication logique.
  3. Je ressens facilement l’ambiance d’un groupe ou l’émotion d’une autre personne.
  4. Je suis à l’aise avec l’incertitude et l’ambiguïté.
  5. J’aime créer des liens entre des idées ou des domaines qui semblent éloignés.

Style Horloger (hémisphère gauche)

  1. J’aime analyser les choses étape par étape, de façon structurée.
  2. Je me sens rassuré(e) quand les règles, les procédures ou les données sont claires.
  3. J’ai tendance à chercher une réponse précise plutôt qu’à rester dans la nuance.
  4. Je préfère exécuter un plan détaillé plutôt que d’improviser.
  5. Je suis attentif(ve) aux détails et j’aime que les choses soient exactes.