1) État de la situation mondiale
Malgré la croissance rapide des renouvelables, le système énergétique mondial reste dominé par les combustibles fossiles (pétrole, gaz, charbon). Selon la Statistical Review of World Energy 2024 (Energy Institute), les fossiles représentaient encore ≈ 86 % de l’offre énergétique mondiale en 2024. Les émissions de CO₂ d’origine fossile ont atteint ≈ 37,4 GtCO₂ en 2024, un record historique (+0,8 % vs 2023), signe que la hausse de la demande énergétique compense encore les gains d’efficacité et les ajouts de capacités propres. (Energy Institute – Statistical Review 2024 ; Global Carbon Budget 2024. Energy Institute+1)
Sur le pétrole, un débat oppose les visions de pic de demande (plateau puis déclin) et de persistance prolongée. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime qu’avant 2030 la demande mondiale de chacun des trois fossiles atteint un pic dans le scénario des politiques annoncées (STEPS), puis se tasse lentement ; à l’inverse, l’OPEP projette une hausse de la demande pétrolière jusqu’aux années 2040–2050. (IEA, World Energy Outlook 2024 ; OPEC, World Oil Outlook 2045. IEA+1) En parallèle, le Production Gap montre que les plans de production des États restent largement au-dessus des niveaux compatibles avec l’Accord de Paris. (Production Gap 2025. productiongap.org)
Lien avec l’EROI
L’EROI (Energy Return on Investment) mesure l’énergie obtenue pour une unité d’énergie investie (extraction, traitement, transport). Des travaux de référence montrent une tendance au déclin de l’EROI des pétroles conventionnels depuis les années 1990 (ordre de grandeur passant d’≈ 20:1 à ≈ 12:1 selon les jeux de données), et des EROI plus bas pour plusieurs ressources non conventionnelles (sables bitumineux, schistes), ce qui grève la « rente énergétique » disponible pour le reste de l’économie. (Hall, Murphy & al., Energy Policy ; Brandt et al., PLOS ONE ; rapport SUNY-Syracuse). (Hall 2014 ; Brandt 2015 ; SUNY EROI report. ScienceDirect+2PLOS+2)
À retenir : plus l’EROI baisse, plus l’énergie nette disponible pour l’ensemble des activités sociales et économiques se contracte à production brute constante — ce qui peut accentuer la volatilité des prix et la sensibilité macroéconomique lorsque la production plafonne ou décroît.
2) Perspectives pour les prochaines décennies
- Scénario “politiques annoncées” (AIE/WEO 2024) : « âge de l’électricité » et pic de demande des fossiles avant 2030, mais déclin trop lent pour le climat. Le risque principal est un décalage entre baisse d’investissement amont et demande toujours élevée, source de volatilité. (IEA/WEO 2024. IEA)
- Trajectoire 1,5 °C (AIE, Net Zero Roadmap 2023) : –25 % de demande fossile d’ici 2030, sortie accélérée du charbon non équipé, triplement du déploiement renouvelable, réseaux et stockage à grande échelle. (IEA, NZE 2023. PLOS)
- Vision OPEP (WOO) : pas de pic durable avant les années 2040, la pétrochimie et les usages dans les économies émergentes soutenant la demande. (OPEC/WOO 2023. opec.org)
- Climat : l’Emissions Gap Report 2024 rappelle l’écart entre trajectoires actuelles et objectifs de Paris (1,5–2 °C). La persistance d’une forte consommation fossile accentue ce « gap ». (UNEP, 2024. UNEP - UN Environment Programme)
Zone de divergence : la date du pic (demande vs offre), la vitesse de déclin, et le rôle de l’EROI dans les coûts et la résilience macroéconomique. Des EROI plus faibles impliquent des coûts marginaux plus élevés à l’extraction, donc un risque accru de prix élevés et volatils si l’offre peine à suivre pendant la transition. (Synthèse EROI : Hall/Brandt. ScienceDirect+1)
3) Conséquences spécifiques pour le Québec
Le Québec dispose d’un atout majeur : une électricité > 99 % renouvelable (principalement hydroélectricité), ce qui réduit son exposition directe au charbon et au gaz dans le système électrique. En revanche, la province importe encore des produits pétroliers pour le transport routier, certains usages industriels et une partie du chauffage — donc sensible aux prix internationaux et aux éventuelles contraintes d’offre. (Hydro-Québec – « Clean energy » ; Hydro-Québec – mix. Hydro-Québec+1)
Trois paramètres structurants :
- Cadre légal : la Loi R-1.01 (2022) met fin à l’exploration et à la production d’hydrocarbures au Québec ; la province est donc entièrement importatrice pour le pétrole, avec une dépendance prix/offre. (LégisQuébec ; IEA Policy Tracker. Légis Québec+1)
- Électrification : l’atteinte des cibles ZEV 2035 (ventes 100 % de véhicules zéro émission au Canada) est le principal levier de substitution des carburants routiers, mais exige réseaux, recharge et gestion de la pointe hivernale. (Transports Canada – cibles ZEV ; CER, Energy Future 2023. KPMG+1)
- Planification électrique : l’électrification des usages fossiles (transport/chaleur industrielle) augmente la demande et la pointe, nécessitant investissements en réseaux, stockage et efficacité. (CER – scénarios et hypothèses 2023. cer-rec.gc.ca)
Implication EROI : une période mondiale où l’EROI du pétrole décline et où la production plafonne pourrait se traduire par des coûts plus élevés et une volatilité accrue des carburants importés — d’où l’intérêt économique de réduire rapidement la dépendance résiduelle du Québec aux produits pétroliers via efficacité, substitution électrique et logistique sobre.
4) Hypothèses d’évolution (Québec + ancrage global)
- Tendancielle (business as usual)
À l’échelle mondiale, pic de demande des fossiles avant 2030 mais déclin lent ; les émissions restent proches des records des années 2020. Les investissements amont diminuent graduellement : prix volatils possibles. Au Québec, progression régulière des ZEV mais verrous persistants (transport lourd, chauffage industriel) ; exposition aux prix du pétrole importé. (Réf. AIE WEO, GCB. - Positive / résiliente (mise en œuvre forte)
Alignement accru sur une trajectoire NZE : –25 % de demande fossile mondiale d’ici 2030, triplement des renouvelables, réseaux/stockage accélérés. Au Québec : accélération de la recharge, efficacité du bâti et électrification industrielle là où pertinent ; planification de la pointe et souplesse de la demande. Résultat : baisse soutenue des importations de carburants et moindre vulnérabilité aux chocs pétroliers. (AIE NZE, CER. - Négative / dégradée (retards + chocs)
Ralentissement des investissements clean-tech, retards réseaux, croissance de la demande mondiale : la production peinant à suivre, prix élevés et volatils. Au Québec, déploiements trop lents (recharge, efficacité), dépendance persistante aux carburants importés avec coûts pour ménages et entreprises. (Production Gap, contexte marchés. - Extrême (peu probable, mais possible)
Choc d’offre (géopolitique/technique) coïncidant avec une baisse d’EROI et une forte demande : pénuries régionales et rationnement temporaire de carburants. Contre-scénario : rupture techno-industrielle (stockage longue durée très bon marché, réseaux intelligents) qui accélère la sortie des fossiles après 2030. (Cadre AIE WEO.
Références
- Energy Institute (2024). Statistical Review of World Energy 2024 — part des fossiles ≈ 86 %. Lien. Energy Institute
- Global Carbon Project (2024). Global Carbon Budget 2024 — émissions fossiles ≈ 37,4 GtCO₂ (record). Lien. globalcarbonbudget.org
- IEA (2024). World Energy Outlook 2024 — pic de demande des trois fossiles « avant 2030 » (STEPS). Lien. IEA
- OPEC (2023). World Oil Outlook 2045 — demande pétrolière en hausse jusqu’aux années 2040–2050. PDF. opec.org
- UNEP (2024). Emissions Gap Report 2024. Lien. UNEP - UN Environment Programme
- Production Gap (2025). Production Gap Report. Lien. productiongap.org
- Hall, Murphy & al. (2014). EROI of different fuels and the implications for society, Energy Policy. Lien. ScienceDirect
- Brandt, R.S. et al. (2015). EROI for Forty Global Oilfields, PLOS ONE. Lien. PLOS
- SUNY/Syracuse (s.d.). EROI of Global Energy Resources. PDF. MAHB
- Hydro-Québec — mix électrique > 99 % renouvelable. Page 1 ; Page 2. Hydro-Québec+1
- LégisQuébec (2022). Loi R-1.01 mettant fin à l’exploration/production d’hydrocarbures au Québec. Lien. Légis Québec
- CER (2023). Canada’s Energy Future 2023 — scénarios d’électrification et enjeux de pointe. PDF. cer-rec.gc.ca
- Transports Canada — cibles ZEV 2035. Lien. KPMG
