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Démographie

Joëlle Vincent

1) État de la situation mondiale

La population mondiale continue de croître, mais son rythme ralentit et la structure par âge vieillit. La révision 2024 des Perspectives de la population mondiale (ONU) confirme la généralisation de la fécondité sous le seuil de remplacement dans la majorité des régions à revenu moyen et élevé, avec pour corollaire une montée rapide de la part des 65 ans et plus et, déjà, des populations en déclin dans plusieurs pays. population.un.org+2Nations Unies+2

Côté vieillissement, l’OCDE estime que le ratio de dépendance vieillesse (65+ rapporté à 15-64 ans) est passé d’environ 19 % en 1980 à 31 % en 2023, et pourrait atteindre ≈ 52 % en 2060 si les tendances se prolongent — avec des baisses de > 30 % de la population d’âge actif dans un quart des pays de l’OCDE. Les implications attendues : pénuries de main-d’œuvre, pressions sur les finances publiques (santé, retraites) et freinage de la croissance potentielle si rien n’est fait. OECD

La fécondité recule presque partout : au Canada, le taux synthétique de fécondité (TSF) a atteint un creux historique de 1,33 en 2022, et le nombre de naissances 2023 est resté au niveau de 2022 (≈ 351 500), prolongeant une tendance baissière amorcée en 2017. Statistique Canada+1

Faits établis : (i) le vieillissement résulte davantage de la baisse de la fécondité que de la hausse de la longévité ; (ii) la fenêtre « bonus démographique » se referme dans de nombreuses économies ; (iii) les flux migratoires peuvent atténuer les pénuries sectorielles, sans toutefois « inverser » durablement le vieillissement à eux seuls. Nations Unies

Incertitudes : trajectoires de fécondité à long terme (réponse aux politiques familiales, coût du logement), rythme d’automatisation et ses effets sur l’emploi net, et politiques migratoires (niveaux, sélection, intégration). Les analyses divergent sur l’ampleur avec laquelle l’IA ou l’immigration peuvent compenser la contraction de la main-d’œuvre. OECD+1


2) Perspectives pour les prochaines décennies

Les grandes institutions convergent sur quelques scénarios robustes :

  • Vieillissement généralisé : la part des 65+ augmente dans presque tous les pays, avec un pic du poids de la population d’âge actif déjà franchi au niveau mondial (aux alentours de 2012 selon des travaux Banque mondiale), ce qui pèse sur le potentiel de croissance sans réformes structurelles. Banque mondiale
  • Croissance plus lente si rien n’est fait : l’OCDE prévoit que l’affaiblissement de la main-d’œuvre pourrait ralentir la croissance du revenu par tête d’ici 2060, sauf si l’on accroît les taux d’emploi des femmes et des seniors et si l’on migre de façon mieux alignée sur les besoins. OECD+1
  • Rôle des politiques : l’effet combiné de la formation, de la mobilité professionnelle, de la santé préventive et de l’allongement des carrières peut amortir le choc. Les politiques familiales et du logement peuvent influencer la fécondité, mais la littérature reste prudente sur leur capacité à remonter durablement le TSF au-delà du seuil de remplacement. OECD

Points de divergence : la date et l’ampleur d’un éventuel « rebond » de la fécondité (peu probable à grande échelle à court terme), l’impact réel de l’IA sur la productivité agrégée, et la capacité d’absorption des systèmes d’accueil pour que l’immigration soutienne la croissance sans tensions (logement, services publics). OECD


3) Conséquences spécifiques pour le Québec

Le Québec est directement concerné par ces tendances :

  • Natalité en recul : l’ISQ estime 77 400 naissances en 2024, en baisse de 0,7 % sur un an (après 77 950 en 2023). Les séries récentes suggèrent un TSF sous 1,6 depuis plusieurs années (données détaillées par âge et TSF dans la table ISQ). Statistique Québec+1
  • Vieillissement : la part des 65+ pourrait atteindre ≈ 25 % dès 2031, ce qui alourdit le ratio de dépendance et accentue les besoins en santé et soins de longue durée. Statistique Québec
  • Population & territoire : l’ISQ a révisé à la baisse certaines projections régionales (jusqu’en 2051), avec pour certaines zones des perspectives de stagnation ou déclin, posant des défis pour les services et la main-d’œuvre régionale. Statistique Québec
  • Migration : le Canada vise des niveaux d’admissions permanentes élevés (plans publiés annuellement), tout en réduisant les volumes d’étudiants internationaux et d’autres temporaires pour soulager la pression sur le logement et les services, ce qui pourrait moduler le soutien démographique au Québec. Gouvernement du Canada+1

Impact économique : à court terme, la combinaison vieillissement + faible natalité alimente les pénuries de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs (santé, construction, technologies, services publics), limite la croissance potentielle et augmente les besoins de productivité (numérique, organisation du travail) et de mobilisation (participation des 55-69 ans, des femmes, meilleure intégration des nouveaux arrivants). Les finances publiques font face à une hausse structurelle des dépenses de santé et de soins. OECD


4) Hypothèses d’évolution (Québec + ancrage global)

  1. Tendancielle (business as usual)
    Fécondité faible prolongée, vieillissement continu, immigration nette stabilisée ou freinée par les capacités d’accueil (logement, services). Résultat : pénuries de compétences chroniques, croissance potentielle modérée, pression sur les budgets santé et dépendance, et déséquilibres régionaux plus marqués (certaines MRC en déclin).
  2. Positive / résiliente (mise en œuvre forte)
    Stratégie intégrée : rehausser les taux d’emploi des femmes et des 55-69 ans (formation, reconversion, santé au travail), immigration alignée sur les besoins avec intégration accélérée (reconnaissance des compétences, francisation), politiques famille-logement ciblées, automatisation et innovation pour soutenir la productivité, mobilité professionnelle accrue. Effets : atténuation des pénuries, stabilisation de la croissance par tête, soutenabilité accrue des finances publiques.
  3. Négative / dégradée (retards + chocs)
    Coûts du logement et services demeurant sous pression, ralentissement de l’intégration des nouveaux arrivants, ralentissement économique : la fécondité reste très basse, la participation de certains groupes n’augmente pas, et les politiques migratoires deviennent plus restrictives. Conséquences : croissance faible, écart accru entre régions, hausse des charges par contribuable actif.
  4. Extrême (peu probable, mais possible)
    Choc externe (sanitaire, géopolitique) réduisant fortement l’immigration sur plusieurs années, couplé à une poursuite de la baisse de la fécondité : contraction de la population d’âge actif et récession potentielle tirée par l’offre. À l’inverse, un saut de productivité (diffusion rapide d’outils d’IA réellement complémentaires du travail) pourrait compenser une partie du choc démographique. Les deux sous-scénarios restent incertains à ce stade.

Références