Lire le manifeste
Biodiversité

Joëlle Vincent

1) État de la situation mondiale

La biodiversité décline à un rythme inédit sous l’effet combiné des changements d’usage des terres et des mers, de l’exploitation directe des espèces, du changement climatique, des espèces exotiques envahissantes et de la pollution. La plus vaste évaluation mondiale menée par l’IPBES conclut qu’environ 1 million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction, et que 75 % des terres sont significativement modifiées, 66 % des milieux marins subissent des pressions cumulées, et > 85 % des zones humides ont disparu par rapport à l’ère préindustrielle. files.ipbes.net+1

L’Indice Planète Vivante 2024 (WWF/ZSL), qui mesure l’évolution moyenne de la taille des populations de > 5 000 espèces de vertébrés suivies depuis 1970, montre une baisse moyenne de 73 % entre 1970 et 2020 (avec de fortes disparités régionales et une chute plus marquée en eau douce). À noter : cet indice ne compte pas le nombre d’espèces disparues, mais la variation moyenne des populations suivies. Le Monde.fr+3livingplanet.panda.org+3World Wildlife Fund+3

Côté états de conservation, la Liste rouge de l’UICN synthétise les risques d’extinction par groupes taxonomiques et par pays (mise à jour régulière ; la couverture reste incomplète pour de vastes groupes comme les insectes). iucnredlist.org+2iucnredlist.org+2

Principales incertitudes : l’ampleur réelle du risque pour les groupes peu évalués (invertébrés, champignons, micro-organismes), la vitesse de franchissement de points de bascule écosystémiques (ex. Amazonie, récifs coralliens, rivières fragmentées), et la trajectoire des pressions humaines (usage des terres, consommation, climat). files.ipbes.net+2Le Monde.fr+2


2) Perspectives pour les prochaines décennies

La communauté internationale a adopté en 2022 le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal (CMB/KMGBF) : 4 objectifs à 2050 et 23 cibles à 2030, dont la conservation/gestion efficace d’au moins 30 % des terres et des mers, la réduction des impacts des espèces exotiques envahissantes, la restauration d’écosystèmes dégradés et l’alignement des flux financiers. L’issue dépendra de la mise en œuvre nationale et de la cohérence des politiques (agriculture, énergie, aménagement, commerce). Convention on Biological Diversity+2Convention on Biological Diversity+2

Les trajectoires réalistes varient :

  • Si les engagements 2030 sont tenus, les modèles anticipent un ralentissement du déclin et, dans certains biomes, un début de stabilisation/récupération (surtout là où la restauration est massive et les pressions sont réduites). Convention on Biological Diversity
  • Si l’action reste partielle, les pertes se poursuivent, avec des risques élevés en eaux douces (rivières fragmentées, pollution, surexploitation) et dans les régions tropicales, les plus riches en espèces. The Guardian
  • Les experts divergent sur la vitesse à laquelle une restauration à grande échelle pourrait inverser les tendances, sur l’efficacité relative des outils (aires protégées vs. OECM, régulations de marché, paiements pour services écosystémiques), et sur l’ampleur du rôle de la consommation (alimentation, matières premières). Convention on Biological Diversity+1

3) Conséquences spécifiques pour le Québec

Le Québec abrite une mosaïque d’écosystèmes (forêt boréale et tempérée, milieux humides, estuaire et golfe du Saint-Laurent). Les pressions majeures : perte et fragmentation d’habitats, espèces exotiques envahissantes, pollutions (notamment en eau douce), et changement climatique (incendies, événements extrêmes, réchauffement rapide au nord). Les incendies de 2023 illustrent des perturbations plus fréquentes et intenses, avec des implications pour les habitats, la qualité de l’air et la faune. The Guardian

Le Québec et le Canada ont décliné le CMB en stratégies nationales/territoriales : Canada — Stratégie nature 2030, Entente Canada-Québec pour la nature, et Plan nature 2030 du Québec (cibles provinciales alignées sur « 30 × 30 », restauration et connectivité). Les indicateurs fédéraux montrent des résultats mitigés sur les espèces en péril : au Canada, parmi les espèces disposant d’objectifs mesurables, 40 % montrent des progrès, 46 % aucun progrès (mai 2024). Les rapports Wild Species 2020 estiment qu’1 espèce sur 5 présente un certain niveau de risque à l’échelle canadienne. Gouvernement du Canada+4Gouvernement du Canada+4Gouvernement du Canada+4

Des analyses récentes (WWF-Canada, 2025) indiquent une baisse moyenne de 10 % des populations de vertébrés suivies au Canada depuis 1970 (avec > la moitié des espèces en déclin), et identifient des points chauds de menaces (eaux douces, zones côtières, corridors fragmentés). WWF.CA+1


4) Hypothèses d’évolution (Québec + ancrage global)

  1. Tendancielle (business as usual)
    Poursuite des pressions (usage des terres, routes, barrages, espèces envahissantes) et montée des risques climatiques : déclin graduel des populations de nombreuses espèces communes, dégradation d’habitats en plaine agricole et le long des corridors fluviaux, perte de connectivité. Des améliorations ponctuelles (projets de restauration) ne compensent pas les tendances lourdes. Our World in Data+1
  2. Positive / résiliente (mise en œuvre forte du CMB)
    Atteinte effective du 30 % protégé/efficacement géré (aires protégées + OECM), restauration de milieux humides et riverains, défragmentation (passages fauniques, effacement d’ouvrages obsolètes), contrôle renforcé des espèces envahissantes, incitations agro-écologiques et planification territoriale pro-nature. Résultat : stabilisation, voire reprise de certaines populations et services écosystémiques (eau, pollinisation, carbone). Convention on Biological Diversity+1
  3. Négative / dégradée (retards + chocs)
    Retards réglementaires, sous-financement, pressions climatiques accrues (incendies, sécheresses, crues) : recul accéléré d’habitats clés (milieux humides, rivières froides), effondrement local d’espèces sensibles, coûts croissants pour l’eau potable, l’agriculture et les infrastructures. The Guardian
  4. Extrême (peu probable mais possible)
    Multiplication de points de bascule régionaux : mortalité d’arbres à grande échelle, effondrement de populations d’eaux douces (barrières, pollution, chaleur), perte rapide de fonctions écologiques locales (pollinisation, contrôle biologique), nécessitant des mesures d’urgence (déplacements assistés, renaturations massives, restrictions d’usage). The Guardian

Références