Nous avons souvent imaginé les effondrements comme des chutes bruyantes. Mais certains prennent la forme d’une lente disparition de ce qui rend la vie possible. Et si le prochain basculement de civilisation passait par l’infertilité généralisée ?
Une baisse réelle, mesurable et préoccupante
Depuis plusieurs décennies, des scientifiques alertent sur une tendance persistante et inquiétante : la baisse de la fertilité humaine. Cette chute ne relève pas de la spéculation. Elle est mesurée, documentée et en accélération.
L’étude la plus célèbre en la matière est sans doute la méta-analyse menée par Shanna Swan et ses collègues, publiée en 2017 dans Human Reproduction Update. Elle montre une chute de plus de 50 % du nombre de spermatozoïdes par millilitre de sperme chez les hommes occidentaux entre 1973 et 2011. Et ce n’est pas tout : une mise à jour de cette recherche en 2022 indique que la vitesse du déclin s’accélère, atteignant environ 2,64 % par an depuis l’an 2000.
Côté féminin, la situation est plus complexe à mesurer, mais non moins préoccupante. On observe une augmentation marquée des troubles hormonaux, des cas d’endométriose, de syndrome des ovaires polykystiques, de fausses couches inexpliquées et d’infertilité dite idiopathique. Le recours à la procréation médicalement assistée (PMA) augmente rapidement, sans toujours garantir des naissances.
Une cause structurelle : les perturbateurs endocriniens
Un faisceau de preuves croissant pointe vers une famille de coupables silencieux : les perturbateurs endocriniens (EDC – endocrine disrupting chemicals). Ces substances chimiques présentes dans notre quotidien – plastiques, cosmétiques, pesticides, produits de nettoyage, retardateurs de flamme – imitent ou bloquent les hormones naturelles du corps humain. Ces dérives sont directement liées à notre modèle économique actuel, fondé sur la croissance et la chimie à outrance.
Le bisphénol A (BPA), les phtalates, les PFAS, le DDT, le chlore, les composés bromés ou encore certains métaux lourds sont désormais régulièrement associés à des effets tels que :
- la baisse du nombre et de la mobilité des spermatozoïdes,
- l’altération du cycle menstruel,
- des anomalies du développement des organes génitaux,
- la puberté précoce ou retardée,
- une sensibilité accrue aux cancers hormonodépendants.
Les rapports de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’Endocrine Society ont confirmé depuis 2012 que ces substances représentent une menace sérieuse pour la santé reproductive humaine et animale.
Mais ce n’est pas qu’une histoire d’hormones
Il serait simpliste de désigner les perturbateurs endocriniens comme la seule cause du déclin de la fertilité. Bien d’autres facteurs interagissent :
- Le vieillissement parental (surtout après 35 ans),
- Le stress chronique,
- L’obésité et les déséquilibres métaboliques,
- Les mauvaises habitudes de sommeil,
- L’exposition aux ondes électromagnétiques,
- Les polluants atmosphériques,
- Le microbiote intestinal perturbé,
- Des causes sociales, économiques et culturelles (choix différé de parentalité, insécurité économique, absence de soutien).
Mais le facteur des perturbateurs endocriniens a ceci de particulier : il agit dès la vie fœtale, parfois à très faibles doses, et il modifie les conditions mêmes de la reproduction biologique, avec des effets potentiellement transgénérationnels.
Si la tendance se maintient : modéliser l’inimaginable
Prenons un instant pour imaginer ce qui se passerait si le déclin de 2 % par an dans la fertilité naturelle (en particulier masculine) se poursuivait sans interruption.
- En 10 ans, la population mondiale passerait de 8 à 6,5 milliards.
- En 30 ans, elle tomberait à 4,4 milliards.
- En 100 ans, elle serait réduite à 1 milliard.
Ce ne sont pas des projections prédictives — ce sont des scénarios exploratoires, des exercices de prospective pour nous aider à penser l’impensable. Ce qui importe, ce n’est pas la précision des chiffres, mais la vitesse et l’ampleur du changement.
Et c’est là que le parallèle avec The Handmaid’s Tale de Margaret Atwood prend tout son sens. Dans cet univers dystopique, la fertilité humaine s’est effondrée, et la société s’est réorganisée autour d’un régime autoritaire où les femmes fertiles sont asservies pour leur fonction reproductive. Ce n’est pas une prophétie, mais une allégorie redoutablement lucide : quand la capacité de se reproduire devient rare, elle devient un enjeu de pouvoir, de contrôle, de survie.
Trois scénarios prospectifs : la suite dépend de nous
1. La pente douce
Dans ce scénario, la prise de conscience reste molle. Les gouvernements reconnaissent les perturbateurs endocriniens comme problématiques, mais les régulations sont timides, freinées par les lobbies industriels. La population mondiale décroît lentement, mais sûrement. Les gens s’adaptent à la baisse des naissances, recourent davantage à la PMA, acceptent une vie sans enfants comme nouvelle norme.
- Population en 100 ans : environ 2,9 milliards
- Caractéristiques :
- Individualisation croissante des parcours reproductifs,
- Démographie vieillissante,
- Industries de la fertilité et des technologies reproductives florissantes,
- Inégalités d’accès aux soins amplifiées.
- Individualisation croissante des parcours reproductifs,
Un monde où l’on s’habitue à la stérilité, sans vraiment la questionner.
2. La bascule toxique
Ici, le déclin s’accélère brutalement. Les maladies hormonales explosent. Le lien entre fertilité effondrée et environnement toxique devient indéniable. Les autorités mondiales paniquent : déclarations d’urgence sanitaire, restrictions massives, interdictions tardives mais radicales.
- Population en 100 ans : moins de 600 millions
- Caractéristiques :
- Choc social et économique sans précédent,
- Rupture des chaînes alimentaires et sanitaires,
- Marchandisation extrême de la reproduction (utérus artificiels, gamètes synthétiques),
- Montée des idéologies natalistes ou autoritaires (version réelle du monde de Gilead d’Atwood),
- Migration massive vers des zones moins polluées.
- Choc social et économique sans précédent,
Un monde en état de panique démographique, tenté par le contrôle des corps pour sauver l’espèce.
3. La reconquête hormonale
Dans ce scénario, la mobilisation citoyenne, scientifique et politique agit à temps. Dès les années 2030, des interdictions de substances toxiques sont mises en place. Les systèmes alimentaires, les modèles agricoles et industriels sont transformés. Une écologie de la fertilité émerge.
- Population en 100 ans : stabilisée autour de 5,9 milliards
- Caractéristiques :
- Remontée lente de la fertilité naturelle,
- Promotion active de la santé hormonale dès l’enfance,
- Systèmes de production relocalisés, plus sobres et circulaires,
- Bien-être reproductif comme indicateur de soutenabilité.
- Remontée lente de la fertilité naturelle,
Un monde qui choisit la santé des générations futures plutôt que l’efficacité toxique du présent.
Une question de civilisation
La fertilité n’est pas qu’un indicateur biologique. Elle touche à notre rapport à la vie, au temps long, à la transmission. Une société qui devient stérile, qu’elle le veuille ou non, entre dans une nouvelle ère. Elle redéfinit la parentalité, la famille, l’héritage, l’avenir.
Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas seulement la capacité de faire des enfants, mais la capacité de porter un futur. C’est aussi une facette de la métacrise, cette crise systémique de notre rapport au vivant.”
Et maintenant?
Nous ne savons pas encore quelle trajectoire s’imposera. Mais nous savons que l’inaction est un choix. Et qu’il est plus facile d’imaginer des utérus artificiels que de remettre en question un modèle de développement qui rend la planète stérile. Ce scénario est l’un des nombreux signes des bascules à l’œuvre dans notre monde — un thème approfondi dans l’e-book À l’aube des bascules.
Parler de cette crise aujourd’hui, ce n’est pas céder à la peur. C’est refuser la surprise. C’est tracer les lignes de nos responsabilités. C’est dire que, peut-être, la prochaine révolution ne viendra pas des urnes ni des écrans, mais de nos cellules reproductrices, de nos sols, de nos décisions chimiques.
Chez Versant, nous croyons que chaque bascule porte en elle une occasion de choix. Et celui-ci, silencieux mais fondamental, mérite toute notre attention. Car la fécondité, au fond, n’est rien d’autre que la capacité à faire advenir le vivant.
Scénarios prospectifs – La crise de la fertilité humaine
"Une société stérile est une société qui a perdu sa capacité à imaginer demain."

