Nous traversons une période que plusieurs appellent désormais la polycrise : un enchevêtrement de tensions économiques, climatiques, sociales, technologiques et démocratiques qui se renforcent les unes les autres. Ce n’est plus une crise isolée qu’on peut résoudre en ajustant quelques paramètres. C’est une période où plusieurs piliers qui soutiennent nos sociétés vacillent en même temps : le sens, la sécurité, la capacité de se projeter dans l’avenir, la confiance mutuelle.
Lorsque ces fondations se fissurent, quelque chose de profondément humain se réactive : nous cherchons un responsable, une histoire simple, un coupable identifiable.
Ce n’est pas un défaut moral. C’est un mécanisme de survie.
Et c’est précisément parce que ce réflexe est humain qu’il mérite d’être observé avec tendresse plutôt qu’avec jugement.
1. La polycrise dépasse nos capacités cognitives
En temps normal, les crises se succèdent mais restent circonscrites : économiques, politiques, climatiques… on peut les penser séparément, les analyser une par une.
La polycrise, elle, est :
- globale
- permanente
- contradictoire
- sans horizon clair de résolution
Face à cette complexité, notre cerveau sature. Et quand la charge devient trop lourde, nous arrêtons inconsciemment de chercher la vérité pour chercher plutôt un récit qui nous apaise.
2. Le besoin vital de causalité
Les humains vivent très mal l’idée qu’aucun pilote ne soit aux commandes. L’idée que « le système est hors de contrôle » est psychologiquement insoutenable.
Alors, sans s’en rendre compte, on fait ceci :
On transforme une crise systémique abstraite en cause humaine concrète.
C’est ainsi que naît le bouc émissaire.
3. Pourquoi un groupe humain plutôt qu’un système?
Parce qu’un système :
- ne se pointe pas du doigt
- ne se punit pas
- ne se contrôle pas
Alors qu’un groupe :
- est visible
- peut être nommé
- peut être expulsé, surveillé, combattu
- donne l’illusion que l’on reprend la main sur quelque chose
Le fascisme — sous toutes ses formes historiques — ne naît jamais d’une idéologie rationnelle. C’est d’abord une thérapie primitive de l’angoisse collective.
4. La polycrise fragilise l’identité
Quand les métiers changent, que les statuts sociaux se brouillent, que les normes culturelles se transforment rapidement, une question intime revient en force :
« Qui sommes-nous encore? »
Et dans ce vide identitaire :
- définir un eux devient plus facile que de redéfinir un nous
- l’exclusion semble plus simple que la reconstruction
- la crispation remplace la nuance
C’est ce que l’on observe un peu partout aujourd’hui : une tentation de se protéger en se refermant.
5. Pourquoi certains groupes plutôt que d’autres?
Les groupes ciblés ont presque toujours les mêmes caractéristiques :
- minoritaires mais visibles
- perçus comme « extérieurs »
- associés au changement ou à la modernité
- suffisamment faibles pour être attaqués
- suffisamment présents pour être rendus responsables
Comme si leur apparence, leur culture ou leur religion devenaient les symboles d’un malaise beaucoup plus vaste — qui n’a pourtant rien à voir avec eux.
6. Le récit du déclin devient un terrain fertile
En période de polycrise, trois récits reviennent constamment :
- « On était mieux avant »
- « On nous a pris quelque chose »
- « Notre mode de vie est menacé »
Et ces récits ont besoin :
- d’un ennemi
- d’une trahison
- d’un complot
Sans ennemi, le récit s’effondre… et le malaise revient en pleine face.
7. L’accélération technologique amplifie tout
Ce qui prenait autrefois vingt ans à s’installer peut maintenant émerger en vingt semaines :
- algorithmes émotionnels
- radicalisation accélérée
- simplification extrême des récits
- communautés numériques qui vivent en vase clos
La mécanique du bouc émissaire circule aujourd’hui à la vitesse du réseau.
8. Ces dynamiques reviennent toujours — ce n’est pas un mystère
Elles reviennent parce que :
- les sociétés évoluent plus vite que notre psychologie
- les technologies changent plus vite que nos réflexes d’adaptation
- les institutions peinent à suivre
- notre besoin de sens dépasse nos capacités à contenir l’incertitude
La polycrise met à nu :
- nos limites cognitives
- notre besoin de contrôle
- notre difficulté à penser l’interdépendance
Rien de tout cela n’est nouveau. Mais tout cela est intensifié.
9. Le point central — et profondément humain
Ces dynamiques ne viennent pas de « monstres ». Elles viennent :
- de mécanismes humains normaux
- exacerbés par la peur
- amplifiés par les récits dangereux
C’est précisément pour cette raison qu’elles sont si difficiles à désamorcer…
mais aussi pourquoi elles peuvent être transformées.
Ce qui protège une société en période de polycrise, ce n’est pas la force, ni la pureté, ni l’homogénéité. C’est sa capacité à regarder ses peurs sans s’y soumettre. À reconnaître ses réflexes ancestraux sans les laisser dicter l’avenir. À rester humaine dans un moment où tout pousse à la déshumanisation.
En synthèse : une tendance lourde à surveiller
La montée des tensions identitaires n’est pas un hasard. C’est une réaction humaine prévisible dans un contexte de polycrise.
Elle nous dit :
- que la complexité devient insoutenable
- que le besoin de sens devient urgent
- que la peur cherche une forme
- que l’identité se crispe
- que les récits simples attirent
- que la désignation d’un ennemi soulage… temporairement
Mais elle nous rappelle surtout ceci :
Quand on confond les symptômes et les causes, la crise s’aggrave toujours.
Notre défi collectif n’est pas de trouver des coupables. C’est d’apprendre à regarder les systèmes derrière les émotions.
Et c’est précisément là que se trouve l’apport de la prospective — et la raison d’être de Versant.
Pour plus de détails et pour consulter les sources, visionnez la fiche prospective du sujet : https://versantcollectif.com/designation-de-boucs-emissaires-en-contexte-de-polycrise-fiche-prospective/
